À tout juste 30 ans, Bassekou Diakhaby dirige d’une main de maître les cuisines d’un authentique restaurant traditionnel lyonnais. Arrivé seul en France en 2012, ce jeune Guinéen a troqué les saveurs de son enfance pour l’exigence du terroir rhodanien. Portrait d’un parcours exemplaire, fait de sueur, de rigueur et d’une fierté qui résonne jusqu’à Conakry.
Le voyage de l’ambition : de la Guinée au Rhône
Pour comprendre ce destin, il faut remonter aux vacances de l’enfance de Bassekou. Né dans la banlieue de Conakry, de parents originaires de la région de Boké (au nord-ouest de la Guinée), le jeune garçon n’avait qu’une hâte : que l’année scolaire se termine. C’était en effet le seul moment où il pouvait rendre visite à sa grand-mère paternelle, restée au village.
« On ne se voyait que pendant les vacances, et j’adorais l’accompagner dans son petit potager pour ramasser les légumes. Elle nous mijotait ensuite des plats locaux extraordinaires qu’on n’avait pas du tout l’habitude de manger à Conakry. C’est là que le déclic a eu lieu. Un jour, j’ai regardé ma mère et je lui ai dit : « Moi aussi, plus tard, je ferai à manger comme grand-mère » », se souvient-il. De retour en ville, le jeune garçon commence à appliquer la leçon en aidant régulièrement sa mère en cuisine.
Au lycée, lorsqu’il annonce son ambition à son père, ce dernier hésite. En Guinée, le secteur de la restauration offre alors peu de débouchés. Mais Bassekou est déterminé : il pousse la porte du Corniche, le petit restaurant de son quartier, pour y faire un stage de découverte. Face à cette passion dévorante et cette force de caractère, son père est convaincu. Constatant que les structures de formation manquent sur place, il décide de l’aider à partir pour la France.
Mais pas n’importe où. Alors qu’il débarque initialement à Paris, Bassekou n’a qu’une idée en tête : rejoindre Lyon. Ses recherches personnelles lui ont appris que cette ville porte le titre de « capitale mondiale de la gastronomie ». Un jeudi de 2012, sans connaître personne, le jeune Guinéen descend de la gare et pousse la porte de la Maison du Rhône. Pris en charge et placé en foyer, son aventure lyonnaise commence.
Dix ans de sueur, de la plonge au titre de Chef
Bassekou intègre rapidement l’école hôtelière où il enchaîne deux ans de CAP et deux ans de Bac Pro. Durant son apprentissage, il découvre une autre culture et d’autres codes. Ses stages oscillent entre les tables gastronomiques et les restaurants traditionnels. C’est pour ces derniers qu’il s’enflamme : « J’ai opté pour les restaurants traditionnels, là où il y a de l’humanité, de la convivialité, de l’ambition et de la fraternité. Pour moi, la cuisine représente le lien essentiel entre les gens. »
Le diplôme en poche, la réalité du marché du travail le rattrape. Preuve de sa persévérance, il postule dans pas moins de 50 restaurants, décroche une dizaine d’essais, et choisit finalement la maison où il travaille encore aujourd’hui. En 2015, il y signe son premier contrat. Faute d’expérience à sa sortie de l’école, il commence tout en bas de l’échelle : au « froid », à dresser les entrées et les desserts.
C’est ici que sa rigueur fait la différence. Pour Bassekou, la cuisine repose sur des piliers non négociables : la discipline, l’anticipation, la détermination et la rigueur. Son travail acharné paie rapidement. En 2017, deux ans seulement après son embauche, il est promu Chef de cuisine. Une ascension fulgurante à moins de 30 ans qui s’accompagne aussi de responsabilités managériales intenses : « Être chef, ce n’est pas facile tous les jours car tout le monde compte sur toi. Tu dois être exemplaire et garder beaucoup de calme. En cuisine, un chef instable peut vite mener à un fiasco total. Si des choses fonctionnent moins bien, on en parle à froid, une fois que le calme est revenu entre collègues. »

Cette légitimité, il a parfois dû l’imposer face aux préjugés. « C’est parfois particulier avec les regards des gens. Quand certains voient que c’est toi le Chef qui gère la cuisine, il y en a qui sont repris, d’autres l’acceptent moins. C’est la vie d’un homme noir partout. Mais tant que tu sais ce que tu vaux, les a priori des gens te déstabilisent peu », glisse-t-il avec une grande force de caractère.
Le goût du respect et la fierté d’un clan
Aujourd’hui, Bassekou savoure son parcours sans jamais basculer dans l’arrogance. Chaque matin, c’est le même plaisir renouvelé de créer, de faire de nouvelles rencontres et de rentrer chez lui le soir avec le sentiment du devoir accompli. Sa réussite est devenue un phare pour sa famille restée à Conakry, une immense fierté pour ses parents qui ont cru en lui.
Quand on lui demande quel message il souhaite laisser à la jeunesse africaine qui arrive en Europe avec des doutes plein la tête, le Chef n’hésite pas une seconde. Il offre des mots qui résonnent comme une recette de vie :
« Tout n’a pas été facile, mais aujourd’hui je suis heureux de tout ce que j’ai accompli jusqu’ici. Si tu aimes ce que tu fais, si tu as de la rigueur et de la détermination, ton travail parlera pour toi. Le chemin ne fait que commencer. »
Le regard branché sur l’avenir, Bassekou Diakhaby confie avoir de nombreux projets en cours qu’il compte bien réaliser dans les années à venir, « Inshallah ».
💬 L’encadré du Chef
« La cuisine, c’est de la discipline, de l’anticipation, de la détermination et de la rigueur. Quand on aime ce qu’on fait, c’est un plaisir total de se lever tous les matins avec l’envie d’apporter quelque chose de nouveau. » — Bassekou Diakhaby